Comprendre le Velocity-Based Training : principes et intérêt
Velocity-Based Training : principes biomécaniques, limites de la programmation classique et régulation de l'entraînement par la vitesse de barre.
I. Introduction : qu'est-ce que le Velocity-Based Training ?
Une confusion courante consiste à assimiler le Velocity-Based Training (VBT) au fait de s'entraîner à vitesse élevée, sur des charges légères. Si vous aussi commettez cette erreur, il est probable que vous soyez passé à côté de la majeure partie des bénéfices de la méthode. Cet article se propose d'y remédier, en revenant sur ce qu'est réellement le VBT, ce qui le distingue d'une programmation classique, et sur quoi repose son efficacité.
Le Velocity-Based Training est avant tout une méthode, avant d'être une modalité d'exécution. Si elle implique effectivement de toujours s'entraîner avec une intention de vitesse maximale, c'est parce que la vitesse y tient lieu de source d'information. Elle permet en effet d'objectiver plusieurs relations biomécaniques d'intérêt, autrement inaccessibles sans test énergivore et chronophage. Le VBT est donc un outil de calibration, qui ajuste les paramètres d'une séance au potentiel physique réel de l'athlète. Un moyen donc, plus qu'une finalité.
II. Les limites de la programmation traditionnelle
Cette distinction importante étant faite, un utilisateur informé devrait alors se poser la question suivante : pourquoi utiliser cette méthode plutôt qu'une autre, et quels sont les avantages du VBT par rapport à l'approche traditionnelle ? Après tout, l'utilisation d'un capteur de vitesse implique un certain coût financier (induit par l'achat du capteur), du temps pour se former à la méthode, et une surcouche technologique venant complexifier l'entraînement. Pour savoir si les bénéfices apportés par cette nouvelle méthode compensent avantageusement les inconvénients que nous venons de citer, il faut d'abord bien avoir en tête les limites d'une programmation classique. Cette forme de programmation s'appuie sur trois grands repères, dont l'efficacité n'est plus à démontrer, mais comportant tout de même des limitations propres. Ces repères sont la charge maximale (1RM), les tables de correspondance et les échelles d'évaluation subjective de l'effort (RPE, RIR).
Le premier de ces référentiels, et sûrement le plus connu, est la valeur de la charge maximale d'un athlète. Cette valeur se mesure directement via la passation d'un test incrémental, au cours duquel l'athlète effectue des répétitions à charges croissantes, jusqu'à atteindre la charge maximale qu'il ne peut soulever qu'une seule fois. C'est ce seuil qui définit la 1RM et qui sert alors de base au calcul des intensités de travail, exprimées en pourcentage de ce maximum. Comme vous l'aurez sûrement compris, il ne s'agit en aucun cas d'un test anodin. Sa passation peut prendre de trente minutes à plus d'une heure selon le niveau de l'athlète et le mouvement testé, et exige une familiarisation préalable pour livrer une valeur fiable (Ritti-Dias et al., 2011). Mais ce test est surtout intrusif au sens métrologique du terme. C'est-à-dire que la mesure directe d'une valeur de 1RM perturbe le système qu'elle est censée observer : l'athlète. En sollicitant le système neuromusculaire à son plus haut niveau, le test génère en effet une fatigue qui dégrade momentanément la qualité même qu'il cherche à quantifier. S'ajoute à cela un risque traumatique. La manipulation de charges proches de la limite, souvent menée jusqu'à la défaillance technique, expose davantage les structures tendineuses et articulaires chez le pratiquant peu expérimenté. Par ailleurs, chaque évaluation de la 1RM est spécifique au mouvement testé. Il va de soi qu'une valeur de charge maximale au squat pourra difficilement servir à programmer des charges de travail sur un autre mouvement que … le squat. À supposer que l'on désire baser l'entièreté de sa programmation sur des valeurs de 1RM, il faudra donc réitérer ce type de test autant de fois que votre programme comporte d'exercices différents, multipliant par là encore le risque de blessure, la fatigue, et la durée nécessaire au recueil de ces différentes valeurs. Une telle mesure de la force maximale ne constitue enfin qu'un instantané, uniquement représentatif des capacités de force maximale d'un athlète à un instant T. Elle ne capture donc pas les fluctuations de cette qualité fondamentale, qui peuvent survenir dès les premières semaines suivant la passation du test au gré de la fatigue, de l'entraînement ou du désentraînement.
Le second grand repère utilisé en programmation classique est le tableau de correspondance intensité-RM. Établi à partir de formules comme celles de Brzycki ou d'Epley, il repose sur la relation inverse qui lie l'intensité au volume, et fait correspondre à chaque %1RM un nombre maximal de répétitions réalisables (LeSuer et al., 1997). Il permet ainsi de déduire une charge à partir d'un volume cible, ou l'inverse.
Figure 1. Exemple de tableau de correspondance intensité-RM, faisant correspondre à chaque pourcentage de la 1RM un nombre maximal de répétitions réalisables.
Le problème vient du fait que ces formules s'appuient sur la réponse moyenne d'une population, aux caractéristiques souvent homogènes. Or une moyenne, par nature, lisse les différences interindividuelles. Elle se contente de résumer une population en un point, sans rien dire de la dispersion qui l'entoure, ni de la distance qui sépare un individu donné de cette valeur centrale. Ainsi, que l'on compare le nombre de répétitions obtenu à intensité égale entre un coureur d'endurance et un haltérophile, ou chez un même individu entre un développé couché et une presse à cuisses, on peut rapidement se retrouver avec des écarts considérables, allant du simple au double entre profils très contrastés (Nuzzo et al., 2024 ; Richens & Cleather, 2014). Qu'elle tienne au profil de l'athlète ou à l'exercice considéré, cette variabilité compromet l'objectif même de la table : prescrire un volume censé correspondre à un niveau d'effort donné.
Figure 2. Nombre maximal de répétitions réalisées à intensité relative identique par des coureurs d'endurance et des haltérophiles (d'après Richens & Cleather, 2014).
Les tables de conversion donnent donc au préparateur physique l'illusion d'une universalité de la relation intensité-RM, alors qu'elles masquent en réalité une variabilité qui en compromet largement l'usage.
Face à la rigidité des valeurs de 1RM et des tables de correspondance, les échelles d'évaluation subjective de l'effort (RPE, RIR) se posent en alternative, et connaissent aujourd'hui un véritable essor. Ces outils ont largement gagné la faveur des coachs et des athlètes de la nouvelle génération. Et pour cause : ils introduisent une forme d'autorégulation dans l'entraînement, en permettant d'ajuster charge et volume au ressenti du jour de l'athlète, sans matériel ni test préalable. Leur simplicité apparente, leur coût nul et leur aptitude à refléter la charge interne de l'athlète (McGuigan et al., 2004) expliquent en grande partie cette popularité. Ces méthodes conservent néanmoins des limites que tout utilisateur se doit de connaître. Elles restent d'abord subjectives : elles reposent sur les sensations intéroceptives de l'athlète, et non sur une mesure physique ou physiologique. Or ce ressenti demande de l'expérience pour être fiable. Ainsi, les débutants, qui n'ont pas encore construit de repères sensoriels internes spécifiques à l'activité, peinent à chiffrer correctement leur niveau d'effort (Zourdos et al., 2016). Leur précision se dégrade par ailleurs à mesure que le nombre de répétitions en réserve augmente. Au-delà de trois ou quatre répétitions de l'échec, l'estimation devient nettement moins fiable (García-Ramos et al., 2017). Enfin, le ressenti reste sensible à d'autres facteurs comme la motivation de l'athlète ou son état psychologique, qui peuvent biaiser l'appréciation dans un sens comme dans l'autre.
Ces différentes limites nous poussent à chercher d'autres méthodes, capables de mesurer le potentiel physique d'un athlète de manière fiable et objective. La vitesse d'exécution offre précisément cela. Là où les tables reposent sur la réponse moyenne d'une population, et héritent d'une dispersion qu'aucun réglage ne peut corriger, la vitesse permet de profiler les capacités de l'individu, au moment où il s'entraîne.
III. L'entraînement basé sur la vitesse : un même paradigme, une approche différente
Imaginez maintenant pouvoir connaître votre 1RM à l'issue d'une simple gamme montante d'échauffement. En quoi cela changerait-il votre manière de vous entraîner ? Quiconque s'est déjà essayé à la programmation de la force en mesurera aussitôt les implications. Et imaginez, plus encore, pouvoir doser exactement le volume de répétitions nécessaire au développement de la force, de la puissance ou de l'hypertrophie.
Ces possibilités ne relèvent ni de la magie, ni de la science-fiction. Elles reposent au contraire sur des relations biomécaniques connues depuis bientôt un siècle, rendues exploitables par la démocratisation des capteurs de vitesse dans la sphère sportive. Cette méthode, qui exploite la vitesse de mouvement pour réguler plusieurs paramètres majeurs de l'entraînement, porte un nom : le Velocity-Based Training.
A. Les bases biomécaniques de la méthode
Contrairement à l'approche traditionnelle, le VBT ne repose pas sur des normes établies à partir d'une population de référence, dont on suppose ensuite qu'elles s'appliquent plus ou moins bien à l'athlète que l'on a devant soi. Approche qui, comme nous venons de le voir, ne garantit aucunement qu'un individu donné se comporte comme la moyenne du groupe auquel on le rattache. Le Velocity-Based Training substitue à la norme collective un profilage individuel, fondé sur deux relations biomécaniques propres à l'athlète, que sont la relation Charge-Vitesse (C-V) et la relation Effort-Vitesse (E-V). La première permet d'estimer les capacités de force maximale d'un athlète via la prédiction d'une 1RM théorique (Jidovtseff et al., 2011 ; Loturco et al., 2016), tandis que la seconde permet de situer le niveau d'effort d'une série au travers de l'objectivation d'un niveau de répétitions en réserve (García-Ramos et al., 2017). Toutes deux ont en commun d'être propres à l'individu, et de se lire au travers d'un même signal : la vitesse d'exécution du mouvement.
Figure 3. Les deux relations biomécaniques au fondement du VBT : la relation force-vitesse (gauche) et la relation effort-vitesse (droite).
Commençons par la relation force-vitesse, la plus anciennement décrite des deux. En 1922, Archibald Vivian Hill, prix Nobel de physiologie, met en évidence une relation inverse entre la force qu'un muscle produit et sa vitesse de raccourcissement (Hill, 1922). Concrètement, plus un muscle se contracte lentement, plus ses capacités à générer de la force augmentent. La réciproque de cette affirmation étant également vraie : plus un muscle se contracte rapidement, plus ses capacités à générer de la force diminuent. Les travaux de recherche menés par la suite ont permis de caractériser plus finement la forme mathématique de cette relation. Tantôt décrite comme linéaire (Bobbert, 2012), tantôt comme hyperbolique (Hill, 1938), puis comme double hyperbole (Edman, 1988). Bien que ces modèles reflètent chacun une réalité biomécanique propre aux conditions dans lesquelles ils ont été établis, c'est la modélisation linéaire qui décrit le mieux la relation telle qu'on la mesure sur le terrain et sur la plage de charges utilisée en musculation (Rahmani et al., 2001 ; Cuk et al., 2014). C'est donc sur elle que nous nous appuierons dans cet article. Note : Il existe bien des modélisations plus fines, comme la régression linéaire par morceaux, que nous explorons dans un article dédié, mais le modèle linéaire simple suffit amplement à saisir le principe. Notons que cette relation trouve aussi un autre usage sur les mouvements balistiques comme le saut ou le sprint, où elle aide à orienter le choix des qualités à développer, la force ou la vitesse. Cette application, distincte de la régulation d'une séance, fera également l'objet d'un article dédié.
La relation effort-vitesse (E-V) repose quant à elle sur une observation complémentaire, et lie cette fois-ci la vitesse non plus à une intensité, mais à un niveau d'effort. Au sein d'une même série et à charge constante, la vitesse d'exécution diminue à mesure que les répétitions s'accumulent et que la fatigue s'installe (Sánchez-Medina & González-Badillo, 2011). En musculation, ce niveau d'effort se quantifie précisément en répétitions en réserve (RIR). Le concept de répétition en réserve se définit comme la différence entre le nombre maximal de répétitions réalisables à une charge donnée et le nombre effectivement réalisé (Zourdos et al., 2016). Comme pour la relation force-vitesse, l'idée va être d'estimer un paramètre difficile à observer directement, ici le niveau d'effort, à partir d'un paramètre plus facile à mesurer, la vitesse. L'estimation repose ici encore sur une modélisation mathématique de la relation, propre à l'individu et au mouvement (Sánchez-Moreno et al., 2017 ; Chéry, 2020).
Les deux relations sont donc complémentaires. La relation C-V fournit un proxy de la force maximale de l'athlète, et la relation E-V un proxy de ses capacités d'effort. Dans les deux cas, la finalité reste celle de toute programmation : régler l'intensité et le volume en fonction du potentiel réel de l'athlète. La différence tient à la manière d'accéder à ce potentiel. Là où la programmation classique le suppose à partir de valeurs figées ou moyennées sur un groupe, le VBT le mesure directement à travers la vitesse. Un même paradigme, donc, servi par une approche différente. Reste à voir comment ces deux mesures s'intègrent concrètement à l'entraînement, en alimentant des boucles de régulation capables d'ajuster la séance à l'état du jour.
IV. Réguler l'entraînement
Pour comprendre le Velocity-Based Training, il faut d'abord saisir le concept de régulation. Réguler, c'est piloter un système en l'ajustant continuellement à partir de l'information qu'on en reçoit. Le principe emprunte à la cybernétique, la science des systèmes autorégulés (Wiener, 1948). Appliqué à l'entraînement, ce système fonctionne en boucle. Tout part de valeurs de référence, représentatives des capacités de force maximale et d'effort d'un athlète, à partir desquelles on définit différents paramètres d'une séance, comme l'intensité et le volume. Cette séance va ensuite agir comme une perturbation : elle écarte l'athlète de son état d'équilibre, de son homéostasie. C'est précisément cette rupture qui, en retour, déclenche les adaptations physiologiques recherchées. Mais l'état de forme de l'athlète n'est pas constant, et fluctue d'un jour à l'autre. Si bien que des paramètres réglés à partir d'une valeur de référence dépassée créent inexorablement une inadéquation entre la difficulté d'une séance et les adaptations visées. Il est donc impératif de pouvoir apprécier cette variation, en augmentant la fréquence d'acquisition des mesures clés du potentiel de l'athlète. C'est le rôle d'un indicateur comme le RPE, qui rend compte du niveau d'effort ressenti par l'athlète et permet, en fonction, d'ajuster la difficulté de la séance. Cette information est alors renvoyée en amont, vers un comparateur, qui la confronte à la référence de départ pour adapter la séance en cours, ou la séance suivante. C'est ce retour d'information, ce feedback, qui referme la boucle et permet au système de se corriger séance après séance, pour tendre vers l'objectif recherché.
Le principal défaut de la programmation classique ne réside donc pas dans son principe, mais dans la fraîcheur de l'information qu'elle utilise. Une référence comme la 1RM, mesurée au début d'un cycle d'entraînement et utilisée pour calculer des valeurs de consigne pendant des semaines voire des mois, se fonde sur un état qui n'existe plus. De par son accessibilité, la mesure de vitesse permet de limiter cette dérive en autorisant des évaluations plus fréquentes des capacités de force maximale d'un athlète, et donc de réguler chaque séance sur sa forme du jour. Au travers de mises en situation concrètes, voyons maintenant comment il est possible de régler dynamiquement les deux paramètres majeurs de la programmation, que sont l'intensité et le volume d'entraînement.
A. Programmer une intensité
Depuis qu'il s'entraîne avec un capteur, Hector a remarqué un changement dans sa manière de s'entraîner. Avoir la possibilité d'obtenir un retour sur sa vitesse d'exécution le pousse à s'impliquer davantage sur chacune des répétitions de ses séries. Là où l'exécution pouvait parfois devenir machinale, il vit désormais chaque répétition comme un objectif à battre, et ses performances s'en ressentent.
Ce jour-là, il s'apprête à débuter sa séance de squat. Comme à chaque séance, il commence par sa gamme montante, en ajoutant progressivement de la charge sur la barre. La différence tient à ce qu'il mesure, cette fois-ci, la vitesse de chacune de ses barres d'échauffement. En reportant ces mesures, il obtient une série de coordonnées reliant charge et vitesse. Ces points s'alignent avec une régularité remarquable au sein du repère orthogonal, comme le confirme le coefficient de détermination R², qui atteint aujourd'hui les 0,98. Cette droite représente le profil charge-vitesse d'Hector, la signature biomécanique de ses capacités de force du jour. Prolongée vers les charges les plus élevées, la droite atteint le seuil de vitesse minimale, ou Minimal Velocity Threshold (MVT), cette vitesse plancher en deçà de laquelle il ne peut plus produire de force. La charge correspondant à ce point estime alors sa 1RM théorique (e1RM). Sans avoir soulevé une seule charge maximale, Hector connaît désormais l'intensité réelle que représente pour lui n'importe quelle charge. Il peut ainsi en déduire la charge absolue correspondant à l'intensité qu'il vise pour sa séance du jour.
Figure 4. Profil charge-vitesse-puissance (gauche) d'Hector et abaque de calibration intensité-volume (droite), établis à partir du VBT_Programmer (outil de programmation exclusif à la formation Expert VBT). Dans cet exemple, l'intensité de travail est fixée à 80 % de l'e1RM, pour une vitesse de coupure correspondant à 20 % de perte de vitesse de réserve.
B. Réguler l'effort
L'intensité réglée, Hector passe au second paramètre. Car il le sait, connaître la charge du jour ne dit encore rien de l'effort qu'il produira sur chaque série. Un même nombre de répétitions peut recouvrir des efforts très différents selon l'état de forme du jour : huit répétitions le laissent parfois à trois unités de l'échec, parfois au bord de la rupture. Or c'est l'effort enduré par l'athlète, et non le nombre brut de répétitions, qui gouverne l'adaptation obtenue et la fatigue générée.
Là encore, c'est la mesure de la vitesse qui permet d'objectiver l'effort, mais la relation qu'elle exploite diffère de la précédente. Là où le profil C-V était linéaire, la relation entre l'effort et la vitesse ne l'est pas. Elle épouse une courbe que l'on modélise par une régression polynomiale du second degré. Ajustée aux vitesses relevées sur un test de répétitions maximales, cette courbe constitue le profil E-V d'Hector, et fait correspondre à chaque niveau de RIR une vitesse d'exécution précise. Elle lui permet ainsi de calculer une vitesse de coupure correspondant au niveau de RIR qu'il s'est fixé.
L’utilisation d’un profil individualisé n'est cependant pas la seule voie permise par la méthode, et ce n'est d'ailleurs pas celle qu'Hector a retenue pour le nouveau programme qu'il s'est conçu la veille. Un marqueur plus direct permet de cibler le développement d'une qualité sans passer par une étape de profilage : le pourcentage de perte de vitesse (%PV). Ne requérant aucun test préalable, ce marqueur situe le niveau d'effort d'une série et oriente le travail vers la qualité recherchée, de la puissance à l'hypertrophie en passant par la force (Sánchez-Medina & González-Badillo, 2011).
Ces deux stratégies de régulation, si distinctes soient-elles, partagent un même principe. Le nombre de répétitions n'est plus dicté par un nombre de répétitions par série connu à l'avance, mais par une vitesse de coupure. Les séries successives d'un même exercice peuvent ainsi être de longueurs différentes. L'athlète s'arrêtant à chaque fois non pas à un nombre de répétitions prédéfini, mais au moment où sa vitesse de mouvement atteint une vitesse de coupure. Une fois sa gamme montante réalisée et ses charges de travail connues, Hector enchaîne donc les répétitions jusqu'à entendre le signal sonore lui indiquant qu'il a atteint le seuil qu'il s'est fixé.
En reposant sa barre, il repense à la manière dont il aurait mené cette même série quelques années plus tôt, au temps où il s'en remettait entièrement à son ressenti. Il lui aurait fallu juger, pour chaque série, du nombre de répétitions encore en réserve, et décider lui-même du moment de s'arrêter. Libéré de cette charge mentale, il peut désormais concentrer toute son attention sur ce qui compte vraiment pendant l'effort : sa technique et l'intensité de son engagement. Le volume de sa série n'est plus décidé à l'avance, il s'ajuste de lui-même à son état du jour. Plus élevé lorsqu'il est frais, plus court lorsqu'il est fatigué, pour un niveau d'effort constant d'une séance à l'autre.
Ce détour dans l'entraînement d'Hector aura permis d'incarner l'applicabilité des concepts biomécaniques développés jusqu'ici. Il reste néanmoins un dernier point à évoquer pour révéler tous les atouts du Velocity-Based Training : celui du concept de dose minimale efficace. Réguler l'intensité et le volume par la vitesse ne permet pas uniquement de mesurer l'effort, cela permet aussi d'en administrer la juste dose. Cette notion de dose minimale efficace reste certainement l'une des plus mal comprises de l'entraînement de la force. En effet, pour beaucoup, optimiser le développement d'une qualité passe nécessairement par la réalisation d'un nombre de répétitions maximal ou quasi maximal pour un exercice, une charge et un nombre de séries donnés. Cette croyance est d'ailleurs si ancrée dans la culture sportive qu'elle résiste souvent à plusieurs années d'études en sciences du sport. Il m'a été donné d'observer la persistance de ce mythe au cours de mes années d'enseignement en STAPS à l’Université Savoie Mont Blanc, dans le cadre d'une unité d'enseignement consacrée à la préparation physique et au développement des qualités de force. Lors de leurs évaluations dans cette matière, les étudiants étaient amenés à concevoir et à mettre en place une séance répondant à un objectif précis au préalablement fixé. Ces objectifs concernaient toujours le développement d'une qualité particulière comme la force, l'hypertrophie, la puissance ou la vitesse. Presque toujours, lorsqu'il s'agissait de développer la force ou l'hypertrophie, la stratégie de gestion du volume choisie par l'étudiant se réduisait à une seule consigne : aller jusqu'à l'échec. L'erreur est bien compréhensible, car elle épouse une intuition répandue, qui associe le progrès à la difficulté ressentie. Mais comme souvent en sciences du sport, l'intuition n'est pas raison. Dans un cadre d'apprentissage, l'erreur ne porte pas à conséquence, elle fait même partie du processus. Elle m'offre au contraire une belle occasion pédagogique : celle de confronter cette idée reçue aux données issues de la recherche. Et celles-ci dessinent une tout autre réalité.
Comme le confirment les méta-analyses les plus récentes, ce lien entre proximité de l'échec et adaptation dépend de la qualité recherchée. Pour l'hypertrophie, s'arrêter une à 1-3 répétitions avant l'échec produit des gains similaires à ceux d'un entraînement mené jusqu'à la rupture, mais pour une fatigue nettement moindre (Refalo et al., 2023). Aller à l'échec n'apporte donc ici presque rien de plus, sinon un surcroît de fatigue. Pour la force, le constat est nettement plus tranché, et penche franchement en faveur d'une approche conservatrice. Non seulement l'échec n'améliore pas les gains de force (Davies et al., 2016), mais s'en approcher semble au contraire les pénaliser (Robinson et al., 2024 ; Pareja-Blanco et al., 2017). C'est précisément ce que traduit la logique des faibles pertes de vitesse dans le VBT, où l'on interrompt la série bien avant la rupture pour préserver la qualité de chaque répétition.
La relation entre le volume d'effort et l'adaptation ne suit donc pas une droite ascendante, où l'on récolterait toujours davantage à mesure que l'on en fait plus. Elle épouse une courbe en U inversé. En deçà d'un certain seuil, le stimulus est insuffisant pour déclencher l'adaptation recherchée ; au-delà d'un autre, chaque répétition supplémentaire n'apporte plus de bénéfice, seulement une fatigue résiduelle. Entre les deux se trouve une fenêtre étroite, propre à chaque qualité et à chaque athlète, celle de la dose optimale.
Figure 5. La relation dose-réponse suit une courbe en U inversé : entre le stimulus insuffisant et la fatigue improductive se situe une fenêtre optimale, propre à chaque qualité et à chaque athlète.
Réguler l’entraînement par la vitesse d’exécution, c'est donc se donner les moyens de viser une fenêtre propre à un objectif de travail, en interrompant chaque série là où elle produit le plus d'adaptation au moindre coût. C'est là, sans doute, que réside la plus grande promesse de la méthode : celle d'un entraînement plus efficient, qui maximise l'adaptation tout en minimisant la fatigue.
V. Conclusion
Au fil de cet article, le Velocity-Based Training est apparu pour ce qu'il est vraiment : non pas une manière de s'entraîner vite, mais une boîte à outils destinée à répondre à des problématiques concrètes. En reliant des concepts biomécaniques à un travail de profilage de l'athlète, il permet d'objectiver ce que la programmation classique ne pouvait qu'estimer : l'intensité réelle d'une charge et le niveau d'effort d'une série. Le tout à partir d'un seul paramètre, la vitesse de barre.
Il est en effet plus juste de présenter le VBT comme un ajout aux concepts de base de l'approche traditionnelle, plutôt qu'une méthode apportant un changement total de paradigme. Les fondamentaux du développement restent quant à eux inchangés. Le VBT ne s'oppose donc pas à la programmation classique, mais en prolonge la logique au travers de l'usage d'outils plus performants.
Comme toute méthode, elle demeure cependant imparfaite. Chacun des outils évoqués ici comporte ses propres limites et ses conditions de validité. Toute mesure, quelle qu'elle soit, porte en elle une part d'incertitude. Qu'elle vienne de l'appareil, du protocole, de la variabilité physiologique ou de la population observée. La vraie question n'est jamais de savoir si cette variabilité existe - elle existe toujours - mais d'en connaître la magnitude, afin de déterminer si elle reste acceptable au regard de l'usage visé. La mesure de la vitesse ne fait pas exception, sensible elle aussi à certains phénomènes physiologiques comme à des biais métrologiques et méthodologiques qui peuvent en fausser l'interprétation. Notons également qu'aucune de ces approches ne dispense d'un regard critique ni d'une solide compréhension de ce que l'on mesure. C'est précisément là que se situe la frontière entre l'outil et la méthode. Posséder un capteur ne suffit pas, encore faut-il savoir quand et comment l'utiliser, et à quelles fins.
C'est tout l'enjeu d'une formation approfondie à la méthode. Comprendre les fondements biomécaniques du VBT, comme nous avons commencé à le faire ici, est une première étape indispensable. Mais c'est dans la maîtrise de ses subtilités, de ses limites et de leur contournement que se construit une pratique réellement rigoureuse, et c'est là tout l'objet de la formation Expert Velocity-Based Training.
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VI. Bibliographie
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